Allons-nous sauver le climat ou condamner notre industrie?
Chronique - Ferre Beyens, analyste/journaliste automobile

La transition énergétique est-elle devenue un projet irréfléchi, techniquement irréalisable, financièrement ruineux et économiquement destructeur? La course aveugle à la neutralité carbone a-t-elle perdu de vue les objectifs initiaux de la politique climatique? Est-elle désormais un prétexte à l’ingénierie sociale, à l’augmentation des impôts et au contrôle des comportements? S’agit-il encore d’une transition énergétique respectueuse du climat ou plutôt d’une stratégie qui risque de priver les économies occidentales de leur avance industrielle historique? Le ministre américain de l’Énergie, Chris Wright, a lancé le débat par un constat sans appel: "Au cours des vingt dernières années, le monde a investi 10.000 milliards de dollars dans l’énergie éolienne, l’énergie solaire et les batteries. Pourtant, ces technologies ne représentent aujourd’hui qu’à peine 3% de l’approvisionnement énergétique mondial."
"Les économies occidentales perdent leur avance industrielle. C’est là toute la dure réalité d’un projet climatique mal conçu…"
Si Chris Wright a raison, les 10.00 milliards de dollars investis pourraient ressembler davantage à de l’argent gaspillé qu’à un investissement rentable. Selon les analystes du secteur de l’énergie, ce montant – soit 10 millions de fois un million de dollars! – correspond effectivement aux estimations indépendantes des investissements mondiaux consacrés à la transition énergétique au cours des vingt dernières années. Le chiffre de 3% est approximativement correct, mais il donne une image trompeuse de l’impact des énergies renouvelables, car il compare leur contribution à l’approvisionnement énergétique total à leur part dans la production d’électricité.
Il convient également de rappeler un principe physique fondamental, trop souvent négligé dans les débats sur l’énergie: l’électricité n’est pas une source d’énergie primaire, mais un vecteur énergétique. Elle doit être produite à partir d’autres sources, comme le pétrole, le gaz, le charbon, l’uranium, le vent, l’eau ou le rayonnement solaire. À l’échelle mondiale, d’importantes quantités de pétrole, de gaz et de charbon sont encore consommées, notamment pour produire de l’électricité. Dans ce contexte, l’énergie solaire et éolienne ne représente qu’une part limitée de la consommation totale d’énergie primaire. Le chiffre de 3% avancé par Wright n’est donc pas nécessairement exact. Toutefois, puisque les militants pour le climat et les décideurs politiques se concentrent souvent sur la production d’électricité et évaluent à 17% la part combinée du solaire et de l’éolien dans celle-ci, ce chiffre mérite lui aussi d’être replacé dans son contexte et interprété avec prudence.
L’objectif de Wright était avant tout de montrer combien il reste difficile et coûteux de faire fonctionner l’économie mondiale entièrement grâce à des sources d’énergie sans émissions de CO2. Malgré les efforts industriels considérables déjà consentis, le solaire et l’éolien ne couvrent encore qu’une fraction des besoins énergétiques mondiaux. Selon lui, ces technologies souffrent d’une densité énergétique limitée et de leur incapacité à garantir, à elles seules, un approvisionnement continu adapté aux besoins de l’industrie lourde, du transport maritime, de l’aviation et des autres modes de transport.
Wright a également mis en garde contre les coûts considérables qu’entraînerait une nouvelle expansion de la production d’électricité dépendante des conditions météorologiques. BloombergNEF, la branche de recherche stratégique de Bloomberg LP, a étudié non seulement les conséquences de cette transition sur les réserves mondiales de matières premières, mais aussi les investissements nécessaires pour poursuivre la décarbonation de l’économie. Selon ses estimations, la production mondiale d’électricité et l’extension des réseaux nécessiteraient 21.000 milliards de dollars d’ici à 2050. Ce montant concernerait uniquement les infrastructures destinées à soutenir l’électrification à faibles émissions de carbone et l’intégration des énergies renouvelables variables.
Une production d’électricité décarbonée coûteuse et insuffisante, des réseaux électriques fragilisés et une électrification accélérée des transports et du chauffage: cette combinaison risque, selon les critiques de la transition actuelle, de conduire à une impasse. Les spécialistes de l’énergie qui défendent cette transition présentent plutôt ces difficultés comme les inconvénients prévisibles d’une transformation industrielle de grande ampleur. Ils les considèrent comme une phase transitoire, appelée à être surmontée. Pourtant, selon l’auteur, cette lecture ne tient pas suffisamment compte de la situation observée chez nos voisins de l’Est. En Allemagne, l’article 14a de la loi sur l’approvisionnement en énergie (Energiewirtschaftsgesetz) est déjà en vigueur. Il permet aux gestionnaires de réseau de limiter temporairement la puissance de recharge des véhicules électriques lorsque le réseau local est soumis à une forte surcharge. Le risque de congestion ne découle pas nécessairement d’un manque de capacités de production, mais aussi de la multiplication des véhicules électriques et des pompes à chaleur, qui peuvent solliciter le réseau simultanément.
Le réseau électrique belge est lui aussi confronté depuis un certain temps à ce type de défis. Les gestionnaires de réseau Fluvius (Flandre), Sibelga (Bruxelles) et ORES/RESA (Wallonie) mettent en garde depuis longtemps contre la congestion du réseau. En raison du nombre croissant de bornes de recharge pour véhicules électriques et de pompes à chaleur, Fluvius et Elia doivent reporter le renforcement des réseaux et des raccordements électriques.
À l’échelle mondiale, le déploiement de 2,3 millions d’éoliennes, de 9 milliards de panneaux solaires et d’un nombre considérable de batteries exerce une pression croissante sur les ressources minérales et l’industrie minière. Ces investissements ont-ils contribué à la lutte contre le changement climatique? L’auteur en doute. Il estime, en revanche, que cette évolution a fragilisé les économies occidentales. L’ironie, selon lui, est que la majeure partie des équipements nécessaires à la transition énergétique est fabriquée en Chine, qui exerce une position dominante dans de nombreuses chaînes d’approvisionnement mondiales en éoliennes, panneaux solaires et batteries. Cette domination industrielle s’explique notamment par les capacités de production chinoises et par un approvisionnement électrique abondant et relativement bon marché, reposant en partie sur des centrales à charbon fortement émettrices de CO2, mais aussi sur un parc nucléaire en expansion. Pendant ce temps, déplore l’auteur, l’Europe continue de supporter les coûts et les contraintes associés à son objectif de neutralité carbone. Les turbulences économiques et l’érosion de son avance industrielle risquent ainsi, selon cette analyse critique, de devenir des caractéristiques durables de son paysage économique.